| L’HISTOIRE DU GROUPE Tout d’abord, faisons une réserve : la vraie histoire d’Aquarium ne se résume pas dans une suite de dates et d’événements. Toute chronique ou biographie - même la plus exacte - peut donner quelques points de repères dans la création artistique, mais en réalité ce n’est qu’un mythe. Et la Vraie Histoire ne ressort que des chansons. Elle y est entièrement.
Mais les changements s’amorçaient, et il y avait quelque chose de nouveau dans l’air. Et même si ce n’était pas encore capté par la masse, il y avait certains qui ressentaient un fort besoin de faire de la musique rock. Boris Grebenshikov était l’un d’eux. A l’époque étudiant à la fac de maths appliquées de l’université de Leningrad, Boris a créé un groupe avec son ami d’enfance Anatoly Gounitsky (dit “George” à cause de sa ressemblance avec George Harrisson), auteur de pièces de théâtre et de poésie de l’absurde. Le groupe a été baptisé “Aquarium”. Sa composition évoluait avec le temps : Andreï Romanov (flûte, piano), Vsévolod Gakkel (violoncelle), Mikhaïl Faïnstein-Vasiliev (percussions) et Alexandre Alexandrov (basson) ont rejoint le groupe. George a quitté la musique pour le théâtre, mais ultérieurement ses textes ont donné naissance à plusieurs compositions du groupe. Les premières années de l’existence d’Aquarium ont été “le temps de la mythologie non-écrite des errances entre les châteaux d’Ingénieur *de ce monde avec une guitare, une flûte et un violoncelle” (Boris Grebenshikov). [Commentaire du traducteur: le château d’Ingénieur construit à Saint-Pétersbourg par l’empereur Paul Ier, le fils de Catherine la Grande, au début avait porté le nom Mikhaïlovsky (le château Saint-Michel). Plus tard, le château qui a hébergé l’école d’ingénieurs de l’armée, a été renommé en “château d’Ingénieur”. Au début (faute de local) les répétitions du groupe et les représentations des pièces de George se déroulaient sur les marches de ce château.] Malgré le rempart “officiel” des soviétiques à la culture “socialement hostile” occidentale, Aquarium a toujours été très ouvert à l’influence de la musique de l’Occident. Grebenshikov disait: “…J’ai grandi en écoutant les enregistrements et la radio, et – ça va de soi – le rock’n’roll était pour moi une magique combinaison des sons qui ne viennent que des enceintes”. Grâce à sa bonne maîtrise de l’anglais, le leader d’Aquarium se sentait parfaitement à l’aise dans l’univers de la musique anglophone, et donc la barre que se fixait le groupe se plaçait à un niveau de performance international. Les chroniques “historiques” commencent à partir de
1980. Malgré sa clandestinité, la musique rock continuait
à se développer en URSS et les pouvoirs publics ne pouvaient
plus l’ignorer. L’organisation de quelques concerts a été
autorisée - ainsi les groupes ont reçu une opportunité
de jouer en public et les pouvoirs – de les surveiller avec plus
d’aisance. Tel était le début de la légalisation
du rock. Réellement, la musique rock a obtenu son statut légal
beaucoup plus tard et cela malgré le fait que le Club de rock de
Leningrad existait depuis 1981. L’année 1980 a été
marquée par le fameux rock-festival à Tbilissi (capitale
de la Géorgie) auquel Aquarium a participé avec d’autres
groupes. Aquarium ne s’opposait jamais au régime –
il existait tout simplement dans un autre monde (une fameuse remarque
de Boris Grebenshikov que “Aquarium est un mode de vie”).
Mais le mode de vie qui était naturel pour le groupe, était,
évidemment, “contre toute nature” du point de vue “officiel”.
Le concert d’Aquarium, qui jouait à l’époque
du punk, a provoqué la rage du jury, raison pour laquelle le soliste
du groupe Boris Grebenshikov a été renvoyé de son
travail - du poste de “l’ingénieur à cent roubles”
[citation de la chanson “25 sur 10” de l’album “Acoustique”]
- et exclu du komsomol* A cette époque, un musicien de l’underground ne pouvait espérer enregistrer sa musique que de façon clandestine. Les enregistrements étaient de très grande valeur, copiés des dizaines de fois et certains ont été conservés avec précaution jusqu’à nos jours par ceux qui ont connu cette époque. Les possibilités d’enregistrement professionnel étaient très réduites : par exemple, il était difficile d’enregistrer un vrai album au son électrique. Il existait tout de même des studios qui assuraient une qualité de son satisfaisante. Le studio d’Andrei Tropillo est l’un des plus connus. C’est là qu’Aquarium a produit plusieurs albums, tels que “Sinii Album” (“Album bleu”), “Tréougolnik” (“Triangle”), “Acoustica” ( “Acoustique”), une partie studio de “Electrichestvo” (“Electricité”), “Taboo” (“Tabou”), “Den Serebra” ( “Le Jour argenté”) et “Deti Dekabria” (“Les Enfants de décembre”). Dans les années 70 et 80, Aquarium donnait beaucoup de concerts prénommés les “kvartirniks”. Un “kvartirnik» est un concert joué dans un appartement (“kvartira”), souvent celui de l’un des spectateurs. Le groupe se présentait avec un minimum de musiciens et d’ instruments acoustiques – il était dangereux de jouer haut car les voisins pouvaient appeler la milice (inutile de dire que ces concerts étaient interdits d’office). L’ambiance était intime, les spectateurs, assis très près des musiciens, écoutaient en retenant leur souffle et quelqu’un, probablement, enregistrait le concert sur une bande magnétique…Souvent ces concerts étaient interrompus par la milice. Mais malgré le danger de se créer des ennuis en étant adepte d’une musique proscrite - ne serait-ce que par une simple participation dans un “kvartirnik” - les gens écoutaient Aquarium et le nombre de ceux qui appréciaient ces chansons, ne cessait d’augmenter. Parce que Aquarium aspirait toujours à la liberté. Pas à la lutte pour la liberté mais pour la liberté-même. Cela aidait les spectateurs de se voir eux-mêmes sous un autre angle et rendait la musique du groupe différente et toujours inattendue. Dans ces chansons, on y trouve du reggae et du blues, du punk et du jazz, des motifs ethniques tout à fait différents – allant de l’Irlande jusqu’à l’Orient, du son électrique “lourd” à l’acoustique limpide. Le groupe appartenait sans aucun doute à la culture musicale internationale, qu’il s’est construite à travers la tradition mondiale du rock’n’roll et restait intimement lié à elle – et en même temps on ressentait des profondes racines russes. Le tout faisant finalement une entité harmonieuse, dont un exemple frappant est l’album “Radio Africa” en 1983. Grâce à l’aide du Ciel, en faisant tout le possible et impossible pour enregistrer les albums, Aquarium continue à exister sans argent, avec un statut variant de celui de “groupe toléré” à celui de carrément illégal jusqu’à ce que quelque chose bouge et la situation politique et sociale commence à changer. Par exemple, timidement et prudemment, les médias commencent à parler des groupes rock. En 1984 et puis en 1986 Aquarium apparaît à la télévision dans une émission “Mouzikalny ring”. Puis la quantité d’interviews à la télé et dans la presse ne cessera d’augmenter. La popularité du groupe est déjà énorme. Tous les jours les fans squattent l’escalier de l’immeuble à Leningrad où habite Grebenshikov, en espérant rencontrer leur musicien préféré. Aquarium est souvent en tournée, les salles sont toujours pleines. Les concerts prennent de l’envergure. “Depuis l’automne 1986, nous nous déplacions d’un stade à l’autre accompagnés d’une ovation si exubérante, comme si c’était nous qui avions aboli le pouvoir soviétique” (B.G.). Trois albums brillants apparaissent l’un après l‘autre : “Den sérébra” (Jour argenté), “Deti Dekabria” (Les enfants de décembre) et “Dessiat strel” (Dix flèches). En 1987 le groupe enregistre l’album “Ravnodenstvié” (Equinoxe). La composition du groupe n’est jamais figée. C’est une structure ouverte, ce qui permet d’inviter les musiciens différents à participer dans les concerts et les enregistrements en fonction du besoin du moment. Des musiciens de haut niveau collaborent avec le groupe, par exemple, Sergueï Kouriokhine – un excellent pianiste, qui possède une vision musicale absolument unique et hors du commun – apparaît régulièrement dans le groupe et influence beaucoup leur création. Guitariste électrique virtuose Alexandre Liapine, bassiste de haut niveau Alexandre Titov, violoniste Alexandre Koussoul, dont le violon emmène la musique vers les autres dimensions et beaucoup beaucoup d’autres… En 1986 un double album “RedWave – 4 underground bands from the USSR” apparaît aux Etats Unis. Six chansons d’Aquarium sont rentrées dans cet album. Et le pays subit des changements, le mur étanche entre l’URSS et l’Occident part peu à peu en ruines et les contacts internationaux dans le monde de la musique deviennent d’actualité. Dans l’un de ces projets internationaux Grebenshikov représente la partie russe (“…il paraît que j’étais le premier Russe libre qui s’est retrouvé à l’étranger (depuis le 1917)” (B.G.)). En 1989 Boris Grebenshikov enregistre un album “Radio Silence” en anglais avec des musiciens de très haut niveau dont la plupart font partie du groupe Eurythmics. Le son de cet album est complètement différent de ce que le groupe a fait auparavant. Quelques concerts accompagnent le lancement du disque en Russie. En 1990 un autre album en anglais – “Radio London” - a été enregistré à Londres. Lors de son séjour à l’étranger Grebenshikov fait connaissance avec plusieurs musiciens réputés, et plus tard il aura l’occasion d’enregistrer certains de ses albums avec eux. Durant l’absence du leader, les autres membres du groupe se lancent dans des projets indépendants. Rentré en Russie, B.G. [le surnom donné à Grebenshikov par ses fans] inclut de nouvelles chansons dans son répertoire, quoi que le groupe ne joue plus sous le nom d’”Aquarium”, mais sous celui de “BG-Band”. A part Grebenshikov, le groupe est composé de Oleg Sakmarov, multi-instrumentaliste et musicologue, un accordéoniste de talent Sergueï Shourakov, du guitariste Alexeï Zoubariov, du violoniste Andreï Réchétine, et du percussionniste Piotr Trochenkov. Ce groupe a “une autre mission” (B.G.). Les chansons de cette période dont la plupart sont présentes dans “Roussky album” (“Album russe”), ont exprimé les changements en cours en Russie et ceci tout en transmettant une très profonde atmosphère purement russe, qui persiste depuis des siècles. La période des mutations donne aux hommes les opportunités égales pour monter très haut ainsi que pour tomber très bas dans le sens spirituel de ces mots. Les sensations de l’instabilité et la rupture transparaissent “Roussky album”. Le nom de Dieu y est souvent évoqué et les chansons ressemblent à des méditations ou des prières. Ensuite, “Aquarium” est de retour. 1993 est l’année de l’album magique “Les Chansons préférées de Ramsès IV”. Puis, de 1994 à 1996 trois albums se suivent en formant une sorte de trilogie : “Kostroma - mon amour”, “Navigator” (“Navigateur”) et “Snejny lev” (“Lion de neige”). Il y a beaucoup de valses - la construction mélodique et l’ambiance sont typiquement russes. L’éclectique tant aimée par le groupe y reprend sa place, on ressent (de nouveau) l’influence de la musique et de la philosophie orientales. Et tout de même, ces trois albums sont pénétrés par l’esprit surprenant provenant des profondeurs de la Russie. Les compositions douces, s’apparentant à la musique de chambre, ont été toujours réussies par le groupe, probablement du à sa longue expérience de concerts donnés dans les appartements. La sagesse contemplative, les intonations d’une conversation intime plutôt que des appels à la foule…Les compositions travaillées dans leurs détails, difficiles à considérer comme de la musique rock, mais plutôt un courant tout à fait particulier et original. Pendant les années 90, le groupe, comme aux années 70 ou 80, tient à ses valeurs et à son rôle de montrer l’existence d’une alternative au conformisme de toute sorte. Le groupe arrive à saisir l’ambiance du moment et à refléter dans ses chansons les idées et les émotions les plus importantes pendant ces temps difficiles. Au début des années 90 avec la redécouverte de Dieu par les Russes, les chansons-prières de “Roussky album” traduisaient leur état d’âme. Ensuite, lors de la tension, instabilité et commercialisation de la société – les lumières de Pouchkine, la profondeur et l’amour des trois disques de la “période russe” créaient le contrepoids à la réalité. Puis, le temps, le climat social et l’état d’esprit subissent de nouveau des changements profonds. Deux disques sortent en 1997 : “Gyperboréia” (“Hyperborée”) et “Lilith” - enregistré avec un groupe de musiciens américains “The Band” qui ont travaillé avec Bob Dylan. S’il s’agit d’établir quelques parallèles, “Lilith” est plus proche de la mythologie reflétée dans la vraie poésie – les relations du poète envers celle dont le nom est la Muse. Boris Grebenshikov ne se limite pas à ses propres oeuvres. En 1994 il sort un album des chansons d’Alexandre Vertinsky et en 1999 – un album où il chante Boulat Okoudjava. Les deux disques sonnent d’une manière authentique, en gardant l’esprit d’origine des chansons et portant en même temps une empreinte unique de la personnalité de BG. D’autres projets originaux se suivent : les enregistrements instrumentaux, et deux albums enregistrés avec Gabrielle Roth et le groupe “The Mirrors” : les mantras tibétains “Refuge” et, en 2002 – “Bardo”. Un album “Piatiougolny grekh” (“Péché pentagonal”), sorti en 2001, a mis en musique les poésies de l’absurde de Anatoly Gounitsky. Aquarium a composé des bandes-son pour le cinéma (pour quelques films de Sergueï Soloviov, un film “Deux capitaines 2” de Sergueï Débijev etc.) et pour le théâtre. Quant aux activités propres du groupe, l’album “?” – absolument différent de tout ce qui a été fait par Aquarium auparavant – est sorti en 1999, et en 2002 – l’année du 30e anniversaire du groupe est paru “Sestra Chaos” (“Sœur Chaos”), un album multi-facettes, très direct, qui a nommé les réalités de la société (post-soviétique) par leurs vrais noms. Le son de l’album est en décalage avec leurs disques précédents. L’album est dominé par le rythme. En 2003, Aquarium a sorti un album “Les Chansons du Pécheur” enregistré en Russie et en Inde avec la participation de musiciens indiens. Il y a quelques arrangements jazzy. Le disque n’a ni la grandeur ni la tension propres à l’album précédent “Sestra Chaos”, les compositions y sont aérées et drôles. Aujourd’hui, le groupe est composé – à part Boris Grebenshikov – par des musiciens exceptionnels : Boris Roubékine (clavier), Andreï Sourotdinov (violon), Vladimir Koudriavtsev (basse), Albert Potapkine (batterie) et Oleg Char (percussions), Alexandre Bérenson (trompette), Igor Timoféev (saxophone et flûte) et Feudor Kouvaïtsev (clarinette). Actuellement le groupe enregistre son nouvel album. Personne ne sait
à quoi ça ressemblera. Maria Golikova Traduit par Anna Bisch
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