| LES CHANSONS DE LA FRONTIERE ENTRE OMBRE ET LUMIERE
CERTAINES CHOSES CONNUES Ecrire sur Aquarium est une occupation au moins étrange. J’ai toujours pensé et je me tiens toujours à une idée que les choses les plus importantes ne se traduisent jamais avec des mots. Tout de même si une idée quelconque persiste et demande si fort d’être exprimée, il ne me reste qu’à l’exprimer… Donc, je n’ai pas eu d’autre choix que d’écrire ce texte étrange. On pourrait écrire l’histoire. On pourrait aussi étudier les biographies de ceux qui créent la musique en essayant de révéler le sens profond des chansons par le travail d’analyse des événements extérieurs : des circonstances de la vie des musiciens, de la situation politique et sociale dans leurs pays etc. C’est un travail passionnant qui demande beaucoup d’énergie et d’implication mais qui n’a absolument pas de sens. Parce que les évènements les plus importants qui influencent les chansons et s’y reflètent ne se passent pas « à l’extérieur » mais « à l’intérieur », en influençant de leur côté – et plus souvent qu’on n’y penserait – les évènements extérieurs qui ensuite « feront partie de l’histoire ». Ces évènements « internes » se passent dans l’âme du créateur – de l’auteur des chansons, du poète, du compositeur. Ça reste un mystère. Il est très compliqué – à la limite de l’impossible – d’expliquer comment ça se passe. C’est comme si on essayait de décrire avec des mots un sentiment – la tendresse, la douleur… Encore plus impossible de raconter l’amour. C’est voué à l’échec. « Je ne sais pas comment pourrais-je en parler… » C’est un cas où une pensée – à force d’être extériorisée – change jusqu’à la perte de son sens. Certaines expériences sont inexprimables. C’est pourquoi il est inutile ni de poser au poète des questions du genre « Comment écrivez-vous les vers ? Comment ça se passe réellement ? » ni de demander à un musicien comment il écrit la musique.
L’histoire existe, mais pour l’écrire, il faut connaître les vrais mots… On pourrait faire une analyse des textes et écrire d’Aquarium comme les critiques littéraires le feraient : trouver les figures utilisées par l’auteur, essayer de restituer le système des images et des personnages, évaluer le style, analyser l’évolution de l’œuvre de Grebenshikov … Mais si on accepte le point de vue que le poète n’est qu’un médium, un relais entre notre monde et un autre, le critique littéraire, ne devrait il être au moins omniscient pour pouvoir donner son avis sur les capacités d’un poète de traduire ce qui lui avait été communiqué par les forces suprêmes ? Toute critique - si intéressante et profonde qu’elle soit – n’est-elle pas au fond qu’une réflexion de la personnalité du critique et de sa compréhension – parfois très intime - de l’œuvre, de sa sympathie ou antipathie par rapport à l’auteur, de la mode, enfin ? Est-ce qu’elle touche au mystère qui est la poésie ? Même une analyse très révélatrice n’est pas en mesure de découvrir la recette de cette magie qu’on ressent en écoutant une chanson. Ce n’est pas du ressort de la critique, Dieu merci. « Enfin, il est temps de perdre l’habitude de ne se fier qu’à sa raison… » Il faut tout de même reconnaître que les textes de Grebenshikov au premier abord nécessitent justement ce genre d’analyse. Il est d’usage de les déclarer comme étant compliqués. Effectivement, tous ceux qui connaissent les chansons d’Aquarium, se rappellent facilement de ces textes dits compliqués pleins de références, citations, et autres auto-citations. Certes, un élément du jeu y est présent. Mais…je ne connais pas une chanson du groupe où un passage « chiffré » serait un but en soi. Tout au contraire, cette abondance de références est une manière d’éviter les clichés et les banalités pour préserver l’intensité de la perception et aller vers l’essentiel, c’est une manière de garder intacte cette énergie qui fait d’une chanson un être vivant. Donc, les textes prennent leur forme sophistiquée non pas pour la « complexité en soi » mais par un souci de sincérité. En écoutant les chansons, le mieux c’est de ne pas fixer l’attention sur les passages « obscurs » ou « compliqués » mais de les accepter tels qu’ils sont et d’aller plus loin… le premier « déchiffrage » n’étant que le début du parcours encore plus captivant.
Les chansons d’Aquarium ont d’ailleurs une particularité : elles peuvent nous impressionner quelle que soit la compréhension, bonne ou mauvaise, des textes. Une chanson c’est, tout d’abord, un échange direct au niveau de l’énergie et non pas au niveau de l’énoncé. On peut capter de quoi il s’agit dans la chanson, même si on ne connaît pas la langue… Je ne vais pas me lancer dans une analyse des textes parce que, parmi d’autres raisons, la chanson n’est pas égale à des paroles plus de la musique. C’est une entité. Je ne sais pas pourquoi et comment analyser cette entité absolument singulière et vivante : « … la pensée est morte, mon cœur, et la vie est vivante… » (B.G.). Je voudrais simplement parler d’Aquarium en partant de ce que je ressens par rapport à ses chansons. Mes réflexions concernent dans une moindre mesure la musique, mais plutôt une certaine manière de percevoir la vie que je ressens à travers cette musique. Notre point de vue sur le monde se situe, certes, à l’intérieur de nous et non pas à l’extérieur. Tous ce que j’écris reste, donc, très subjectif, mais je ne prétends pas du tout d’être objective. Il me paraît que l’objectivité n’existe jamais.
L’un des philosophes de Moyen Age a dit : « Toutes les créatures du monde sont pour nous une sorte de livre, image ou miroir ». Les miroirs sont différents. Les uns nous montrent ce que nous sommes habitués de voir. Les autres nous montrent quelque chose d’inhabituel et c’est là que le plus intéressant commence. L’effet d’Aquarium est comparable à celui d’un miroir. On n’y voit que soi-même. Mais… vous souvenez-vous de ce texte de Richard Bach : «…Il les vit tout à coup, l’espace d’un instant, tels qu’ils étaient et ce ne fut point de l’affection mais de l’amour profond qu’il ressentit pour eux » [Richard Bach, « Jonathan Livingston le goéland », 1960]. La musique peut faire pareil avec un être humain – lui révéler sa vraie nature et lui montrer le monde tel qu’il est perçu par sa vraie nature.
L’important – c’est de ne pas oublier cette lumière, de pouvoir la garder en lui permettant de vous mener. Si on arrive à la protéger, la vie deviendra beaucoup plus intéressante. « Désormais, nous tous serons différents… » (B.G., album « Capitain Voronine »). J’ai eu de la chance - ma première rencontre avec Aquarium était lors d’un concert live. Je ne pourrais jamais décrire cette impression d’une clarté fantastique de la musique même et de ce que cette musique a révélé en moi. Expérience incommensurable. Ce concert m’a marqué puisque j’ai ressenti pleinement que cette énergie magique ne venait pas de quelqu’un concrètement, ni de l’ensemble des musiciens, mais à travers eux. C’est là qu’on perçoit la différence entre les musiciens « en tant qu’êtres humains » et les musiciens « transmetteurs d’énergie ». Après cette découverte on ne s’intéresse plus à l’histoire « extérieure », mais aux chansons. Parce que l’histoire n’a rien à voir avec le fonctionnement du Miroir. Les choses les plus importantes se placent en deçà du miroir. Ou au-dessous du ciel bleu (si l’on se souvient d’un ancien débat concernant des vraies paroles de « Gorod zolotoï » : « au-dessus » ou « au-dessous »…) Après qu’on ait ressenti ça, c’est avec un grand plaisir qu’on commence à retrouver les mêmes repères quelque part ailleurs : la perception du monde ou les sentiments particuliers comparables à ce qu’on connaît et aime tant chez Aquarium. On trouve ces références à travers plusieurs œuvres musicales et littéraires tout à fait différentes (leur liste se trouve d’ailleurs sur le site). Ce travail de révélation et de comparaison se passe tout à fait intuitivement, partout où l’on est et à tout moment. Puis, quand on est amené à réécouter Aquarium, tous ces noms, images et paroles se réunissent et forment une entité absolument singulière, en créant un sentiment unique et introuvable nulle part ailleurs. Et il n’y a pas de contradiction entre l’originalité de cet ensemble et sa liaison avec d’autres œuvres. Quand nous écoutons la musique, c’est bien à l’intérieur de nous que les choses les plus importantes se passent… Une idée connue que la beauté est dans les yeux de celui qui regarde. La laideur aussi, d’ailleurs. Ainsi que tout le reste.
C’est la Musique éternelle qui est l’essentiel. La musique qui résonne en dehors du son et du silence. Quand nous sommes en mesure de l’entendre, nous l’entendons.
Nous vivons « à une époque ».
Et cetera. Cet endroit merveilleux à plusieurs noms se trouve, manifestement, en dehors de l’espace et du temps. On peut s’y retrouver en partant de n’importe quel endroit et à toute époque (« Je me promenais à Oust-Ilim, mais il paraît que j’arrive à Bethléem… », B..). Donc, les chansons d’Aquarium reflètent, certainement, leur temps ou plutôt c’est le temps qui se reflète dans les chansons du groupe. Mais ce qu’elles révèlent est bien autre chose. C’est comme si chaque chanson était située sur une frontière… D’un côté, on y ressent quelque chose d’intemporel – une sorte de lumière qui fait ressortir les objets de l’ombre, de l’autre côté – l’éternel y est dit avec des moyens – les paroles et la musique – contemporains… Cela veut dire que la forme dépend de l’époque et le contenu profond – non. En général, la vraie poésie est une façon d’utiliser des mots pour aller plus loin que les mots le permettent. Quand on s’est libéré des mots, on peut y revenir ensuite pour pouvoir dire quelque chose de vrai. Le fait est que l’habitude de « fractionner » le monde en plusieurs « niveaux » ne correspond pas à la réalité. Ce n’est qu’un schéma approximatif et primitif... Par exemple, il est insensé de séparer le monde matériel de celui spirituel, et la vie courante - de l’art. C’est insensé car dans la réalité tout est inséparable. L’acte de nommer quelque chose, le plus passager que ce soit , par son vrai nom nous emmène immédiatement vers les thèmes intemporels. On pourrait donner beaucoup d’exemples… La chanson « 500 » avec une phrase «Que les morts enterrent leurs morts » (album Sestra Chaos, 2002). Dans cette chanson il ne s’agit que du moment présent. Ou, par exemple, « Le vent sec balaie les rues du pays ; Ma Patrie, elle bouffe ses fils comme une truie… » et « Eh ! Quelqu’un se rappelle qui est cloué sur la croix ? » - tout ça c’est du présent, c’est – maintenant... Une habitude de diviser le monde en niveaux mène vers une idée évidente mais profondément fausse que les valeurs éternelles ou intemporelles existent séparément des choses passagères qui ont lieu ici et maintenant et qui - pour être prises en compte - doivent «passer une épreuve du temps ». Certes, il y a beaucoup de superficiel dans tout ce qui se passent maintenant… Donc cette séparation existe bien… Mais, ce qui nous intéresse le plus est tout de même le moment présent ! Parce qu’en dehors du présent il n’existe rien. Pour être capable de voir ce qui est vrai et vivant maintenant, il faut posséder une certaine indépendance d’esprit et un don de découvrir les nouvelles choses – non nommées, non décrites, inhabituelles… Sinon, on est comme dans « Ivan et Danilo » [une conte de Boris Grebenshikov] : «C’est parce qu’il ne regarde pas avec ses yeux, mais contemple une illustration dans sa tête. Montre-lui un buisson : il ne le verra même pas jusqu’au moment où il ne lit son nom dans un livre… » C’est souvent le sort de la culture – on se contente d’observer les clichés «à l’intérieur du soi ». D’où notre amour « naturel » envers la beauté habituelle et reconnaissable, les idées reçues etc. Ce qui n’a rien à voir avec la vraie beauté que nous ne pouvons pas figer, qui est toujours vivante et qui correspond à son temps. Idem pour les albums d’Aquarium. On entend souvent qu’un album qui vient de sortir est comparé avec un autre datant des années 80. Cette pratique paraît bien étrange car le temps ne s’est pas arrêté depuis, donc le contexte a dû beaucoup changer. Je me souviens d’un fragment du livre «De l’autre côté du miroir» où Alice essayait de couper le gâteau : « J’ai déjà coupé plusieurs tranches,
mais elles se recollent immédiatement ! C’est la même chose avec la perception du monde. On doit d’abord le percevoir et puis on peut le découper, nommer, classer etc. Plus on écoute Aquarium, plus on ressent une liaison particulière, intéressante et profonde de ses chansons avec d’autres époques, cultures, religions, langues. C’est parce que le présent ne peut jamais perdre l’actualité. Il ne peut que changer sa forme, et le fait toujours, mais le présent ne devient pas obsolète car il est situé en dehors du temps et n’en dépend pas. Donc, il n’y a pas de raisons de se limiter à une seule manière d’expression de ces pensées, à une seule langue ni une seule culture. D’où cette grande diversité des chansons de Grebenshikov. On peut y trouver de tout… ça ravi les uns et irrite les autres. Mais c’est incroyablement intéressant – trouver quelque chose de vrai dans une autre culture, une autre époque, dans les œuvres d’un autre auteur. On reproche souvent à Grebenshikov qu’il plagie en utilisant régulièrement les citations musicales, littéraires et philosophiques dans ses chansons… Les droits d’auteur c’est sûrement un sujet à part. Mais pour parer à ces reproches je répéterais une ancienne maxime devenue classique que celui qu’on considère comme un auteur ne fait que véhiculer, que transmettre…En fait, n’est-il pas un peu indécent de partager la lumière provenant d’en haut et de la déclarer sa propriété ou bien celle d’un autre ?.. Lors de mon voyage sur la Volga je me suis retrouvée dans la ville de Saratov, où dans une cathédrale j’ai vu une icône du Sauveur… Son peintre n’a pas été identifié. On suppose que c’était Andrei Roubliov, mais ça pourrait également être quelqu’un d’autre. Avec les siècles, l’icône est devenue sombre, mais quand on est devant elle, on ressent sa lumière si fort que toutes les questions concernant l’humain perdent complètement leur sens. Dans le cas de l’art humain, c’est à dire visant l’expression de la personnalité quelconque, la question du droit d’auteur est certainement d’actualité. Mais dans le cas où le but d’un talent ne serait pas l’expression de soi-même mais le désir de transmettre ce qui est au-dessus de lui, cette question n’aurait plus d’actualité. Dans les chansons d’Aquarium il y a une aspiration - pas une intention consciente, mais plutôt une tendance intuitive qui se manifeste naturellement – de pouvoir ressentir le monde dans toute sa diversité et jusqu’à s’y dissoudre. De laisser la vie s’exprimer librement à travers eux. Quand c’est réussi, l’auteur en tant qu’homme disparaît presque des chansons. On y ressent la présence de l’auteur, mais c’est une autre présence …quand on y pense en essayant de trouver des parallèles dans les belles lettres russes, on se rappelle en premier de Pouchkine. Nul autre que lui ne savait si bien « disparaître » de ses œuvres. Quand on lit Pouchkine on voit sa personnalité brillante, mais en même temps on ressent que ce n’est pas une personne concrète qui parle, mais c’est la vie et le langage qui s’exprime à travers sa plume.
Ce qui se passe au-delà du jour, est toujours retrouvable en deçà.
La loi principale est celle de la liberté. Aspirer à la liberté signifie le mouvement de progression. Le présent étant infiniment divers il n’est pas question, et ça n’aurait pas de sens, de se limiter dans les cadres ni d’un thème ni d’une humeur quelconque. Il existe un mythe triste et étrange que le haut niveau de la spiritualité soit toujours lié à l’expérience d’une tragédie humaine, à une fêlure morale et à des souffrances. Les belles lettres russes classiques nous en montrent pleins d’exemples de ce point de vue, surtout les œuvres de la période d’après Pouchkine. L’image d’un poète révolté est si connue qu’elle est devenue un cliché. Mais contre qui et contre quoi est cette révolte ? Si c’est une révolte contre le monde entier, c’est égal à une autodestruction. C’est une manifestation de sa propre ignorance, un exemple à ne pas suivre. « Je ne voix pas, sur qui tu tires – il n’y a personne ici à part Dieu… » (B.G.). Mais si c’est une révolte contre sa propre non-liberté et contre ces défauts (« Il y a quelque chose de faux dans ce monde – ou c’est plutôt dans ma tête ? », B.G.), il n’y a pas de place pour les souffrances. Là, la révolte se manifeste autrement – dans le fait d’aimer les autres et de se permettre d’être une personne harmonieuse et heureuse. Un commentaire à la discussion sur les souffrances et la spiritualité : un sourire sincère et plein de joie sur un fond de mécontentement « de rigueur » des autres est une vraie révolte. Aquarium est un groupe drôle. Plusieurs ont découvert ce groupe grâce à sa poésie de l’absurde saisissante (l’album « Tréougolnik » etc.). Puis, Aquarium a beaucoup de chansons simplement drôles. Mais aussi beaucoup de chansons dégageant une humeur noire ou dépressive…Il y a « Doubrovsky » et « L’éclat argenté de mon Dieu », il y a également les oeuvres qu’on ne pourrait pas citer sans coupures pour des raisons éthiques. Il y a de tout. Sans parler des expériences musicales permanentes et des influences des courants musicaux différents sur la musique d’Aquarium… Provenant du présent et concernant le présent, cette musique est diverse comme le jour que nous vivons maintenant. A cause d’une telle diversité, les œuvres de Grebenshikov ne rentrent dans aucun cadre – ce que certains voudraient bien faire pour des raisons « de confort », car tout ce qui sort des cadres bien établis remet en question leur « schéma du monde » habituel et les irrite. Il n’y a rien de défini et d’ordonné ici, « tout est inconstant dans ce monde… ». Ce qui provient du chaos, devient un moyen d’arriver à l’harmonie et vice versa. Mais, avant tout, c’est bien ça le plus intéressant ! Avant j’ai dit que ce que les chansons d’Aquarium transmettent, est libre de tous les schémas ou limitations. Le processus de la création consiste en une quête permanente de la liberté intérieure et résulte en acquisition de cette liberté. Cela ne s’accomplit pas par un effort de la raison, les mécanismes plus parfaits y sont impliqués. La liberté intérieure est une base de tout le reste. Aquarium essaie toujours de pousser les gens qui les écoutent d’aller vers plus de liberté. Provoquer par les moyens bien divers, en faisant quelque chose d’inattendu, au grand étonnement d’une partie des fans qui n’arrivent pas à s’habituer rapidement à ces changements permanents. Si quelqu’un, qui a commencé à s’intéresser au groupe, cède à ces provocations, il entame le meilleur des chemins. La recherche des nouvelles formes musicales – est aussi une manière
de gagner plus de liberté. Ignorer les clichés et essayer
de percevoir l’univers comme si c’était pour la première
fois, en lui attribuant des noms qui ne sont issus ni des schémas
ni des clichés, est une manière de gagner plus de liberté.
Enfin, certaines chansons graves, comme « Navigateur », «
Drévnérousskaïa toska » (« La tristesse
de l’ancienne Russie ») ou « 500 » - sont aussi
une manière de gagner plus de liberté, étant un essai
réussi - qui demande d’ailleurs un certain courage - de nommer
les événements présents par leurs noms. De point
de vue de la philosophie, nommer c’est relier une matière
à une idée. C’est pourquoi celui qui a connu le nom
a acquis du pouvoir. Cela permet de se débarrasser de ses dépendances,
de se libérer.
Tout est nommé dans ce texte. C’est une constatation. A mon avis, on ne pourrait pas dire plus clairement et plus exactement. Nous devons remercier Aquarium pour nommer les événements du présent par leurs propres noms. Parce que c’est une énorme aide. Le nom prononcé incorpore une grande puissance, ce n’est plus « une somme de syllabes » (« Le psaume 151 » ).
Pour moi, les chansons sont beaucoup plus que des sons anodins et sans aucun impact sur notre vie. Effectivement, ça commence comme ça, mais peu à peu la musique (dans ce cas – les chansons d’Aquarium) commence à nous influencer. Cet effet peut se révéler parfois d’une manière lente et imperceptible, parfois – d’une manière brusque et imprévisible… Si l’on reste ouvert à cette influence, on pourra voir ou plutôt apprendre à voir, et retrouver ou plutôt se rappeler, de beaucoup de choses intéressantes. Par exemple, nous pourrons nous rappeler que le monde est infini, infiniment divers et que ce que nous sommes habitués d’y voir n’est que sa petite partie. Que plein de choses se passent dans cet univers, qu’il y a plein de mondes différents habités par les êtres différents et que c’est bien naturel. Si nous ne voyons pas où ne pouvons pas toucher quelque chose, ça ne signifie pas que ça n’existe pas. Ce point de vue sur le monde est l’opposé d’un autre : « Le monde entier – est une décoration, Tout – pour servir ton apparition.. . » [« Kozly » (« Les cons », album « Bibliothèque de Babel », 1983]. Plus loin dans la chanson d’où cette citation est tirée, l’absurdité d’un tel point de vue est bien démontrée. Ecouter Aquarium – c’est comme consulter un atlas géographique : si nous n’avons pas beaucoup voyagé, nous serions curieux de le regarder. Mais plus loin, ce n’est pas l’atlas mais nous-mêmes qui décidons quoi faire avec nos connaissances : si nous allons voyager ou bien rester chez nous. C’est pareil avec Aquarium : ce n’est ni un manuel ni un guide ; nous sommes guidés plutôt par notre Ange Gardien. Ce n’est même pas un atlas. Ce sont plutôt les cahiers illustrés d’un voyageur qui nous ouvre une perspective large et majoritairement très juste sur notre monde.
Il ne faut pas croire que cette « lumière des cieux » se fait ressentir uniquement dans les chansons « à dominante céleste », telles que « Gorod zolotoï » (« Ville d’or ») ou « Doubrovsky ». Un tel point de vue vient de la même mauvaise habitude de diviser le monde à des niveaux bien distincts. En réalité… Khun Tsy Chen, dans son oeuvre « Le goût des racines » a dit sur ce sujet : « Cache ton art sous un voile d’inhabileté, pratique ton art en secret, mais rends (ses résultats) apparents. Places le pure dans le sale ; replies la pureté en toi, mais l’étends largement. Dans ce cas ce vase fragile, dans lequel on est destiné à naviguer dans l’océan de la vie, sera un refuge sûr ».
Et finalement,
Chacun de nous a son propre chemin pour y aller. Chacun suit son chemin – le plus beau des chemins – en parfaite solitude. « Là où je vais, personne ne me suivra… » (B.G.) . Mais cette solitude ne nous empêche pas de ressentir notre parenté et unité avec le monde autour de nous… « Nous sommes du même sang… » (« Severnyi tsvet », album « Sestra chaos », 2002). Encore une fois, en abordant ce sujet, je ressens l’impossibilité de m’exprimer avec des mots. Et en ce qui concerne la discussion sur la liberté… Le Dieu nous a donne la liberté. La liberté de choisir. Pour prendre conscience de cette liberté, il faut d’abord savoir voir le monde dans son hétérogénéité, sa diversité « inclassable ». J’espère que chacun de nous puisse rencontrer soit Aquarium soit quelque chose d’autre dans sa vie pour découvrir qu’il n’existe pas de seule et unique manière de penser, mode de vie, façon de voir le monde et de s’exprimer (« Quand les yeux sont fermés, le ciel ou la terre – c’est pareil », B.G.). En réalité, il y a une multitude de manières. C’est pourquoi ça vaut le coup d’accepter les « provocations » du groupe et d’essayer d’agir différemment ou voir le monde autrement. Si on est sur la même longueur d’onde que leur musique ça se produit tout seul. C’est là qu’on commence à voir ce qui est la liberté et ce qui ne l’est pas. C’est là que chacun de nous commence peu à peu à voir son chemin en clair et à comprendre ce qu’il doit faire pour pouvoir le suivre. Pour gagner de la liberté.
Ça n’a ni intérêt ni sens de faire quelque chose sans s’impliquer à 100%. Par contre, c’est intéressant de se sentir entièrement vivant, de vivre sans dépenser le temps pour rien, c’est intéressant d’aimer avec un vrai amour. Une telle attitude envers la vie peut être une source de douleur mais c’est le seul vrai chemin à suivre. Qui a dit que l’amour ne procure que du plaisir ? On pourrait écouter la chanson « Trop d’amour » en tant qu’exemple… Dans tous les cas, celui qui aime est beaucoup plus heureux que celui qui n’aime pas. Les commandements religieux sont des recettes pour arriver à un vrai bonheur. On connaît une bonne expression « le chemin sera parcouru par celui qui marche ». Et en fait, on n’a pas autant de temps qu’on ne puisse croire. « Le ciel se rapproche chaque jour… » (B.G.). C’est la vérité.
« Je ne voix pas de raison pour être prudent »… (B.G.). Il n’y a pas de raison et il n’y a rien à craindre sauf sa propre inaction qui est réellement dangereuse. Et le choix ne dépend que de nous… Il ne faut pas attendre que le moment d’agir arrive – il est déjà arrivé. Il ne faut pas avoir peur qu’il soit passé – on a dit avant que ces choses-là ne dépendent ni du temps ni du lieu. Ce sont nous qui dépendons du temps, donc nous devons saisir l’opportunité d’agir tant que nous l’avons. La seule question c’est quand pourrons-nous comprendre tout ça et quand voudrons-nous entendre cette Musique qui résonne depuis toujours. Plus vite ce sera – mieux ce sera.
Maria Golikova, 2002 Traduit par Anna Bisch
Boris Grebenshikov entre le chaos et lharmonie Ce que je fais nest fait par personne dautre Le secret du succès? N’essayez pas de plaire!
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