Boris Grebenshikov entre le chaos et l’harmonie

Interview pour le journal “Eva”, Vilnius, 12.05.2002

Je reconnais avoir une lacune sérieuse dans mon éducation, ne m’étant pas intéressée à Boris Grebenshikov ni à Aquarium à l’époque soviétique. J’ai appris l’existence de BG lors de mes voyages dans le Himalaya, où les moines de Bouriatie et Kalmoukie l’écoutaient jour et nuit et les voyageurs de Moscou et de St-Peterbourg citaient les vers de BG tout le temps. Une fois, à Katmandou, j’ai vu BG lui-même sous forme humaine. C’est peut-être pour toutes ces raisons que, pour moi, BG est lié avec l’Orient. C’est pour ça que, avant l’entretien, je lui ai offert – comme à un Maître spirituel respecté – un châle tibétain en soie avec les broderies des mantras et des symboles de bonheur. On s’est même salués en tibétain: Tashi Delek. Quand BG s’est couvert avec mon cadeau en mettant minutieusement les pans du châle sous son gilet en cuir, j’ai compris que je n’ai pas remarqué un détail essentiel: s’il a mis le clou du programme de cette tournée de concerts, c’est-à-dire son t-shirt avec l’inscription NOBODY KNOWS I AM A LESBIAN. Mais en revanche j’ai remarqué ses chapelets bouddhistes – un sur le cou, l’autre sur le poignet – et l’exposition exhaustive des bagues orientales sur les doigts de ses deux mains. Mais même cela n’a pas chassé la peur que j’avais, ayant entendu que BG se comporte d’une manière très méprisante avec les journalistes.

- Mes collègues m’ont prévenu que vous pouvez être très ironique, même sarcastique, avec les représentants des médias, et transformer en humour noir les questions les plus sérieuses. Pourtant, l’héros de vos ballades apparaît si sentimental et lyrique…
- Mais je suis ironique. Et également lyrique. Et sentimental. L’ironie n’a encore jamais fait de mal à personne. Je pense que le sens d’humour est le seul moyen convenable de communiquer avec le monde et avec soi-même.

- On m’a dit aussi qu’en donnant des interview vous essayez d’être particulièrement laconique et d’interrompre le plus vite possible cette procédure qui vous ennuie. Mais j’espère à une discussion un peu plus longue…
- On peut parler tant que je bois mon thé. Et du thé… Comme des vieux chinois, j’en bois beaucoup et pendant très longtemps. Parfois, toute la journée – sur ce, BG versait le liquide fumant d’une théière pastel. Les dimensions miniatures de la vaisselle ne prédisposaient pas à l’optimisme.

- Votre nouvel album s’intitule Sœur Chaos. Pourquoi pas “Sœur Harmonie”? Et si c’est “chaos”, alors pourquoi pas “frère”?
- J’ai du mal à interpréter le titre qui est un fruit d’intuition, mais j’ai quelques idées à ce sujet. D’abord, je voudrais dire que le chaos est d’habitude perçu comme un phénomène négatif, tandis que, selon moi, chaos – c’est ce même élément primordial d’où provient toute notre réalité. S’il n’y avait que l’Harmonie, sans Chaos, la vie serait assez rébarbative et unidimensionnelle. J’ai appelé chaos “sœur” et pas “frère” parce que les hommes ne peuvent pas être chaotiques. Les hommes peuvent être insupportablement ennuyeux et formels.

- Je ne fais qu’un constat. Quant à moi, j’aime les femmes calmes et tranquilles, mais je n’en ai pas encore rencontré.
BG soulève les épaules et ajoute avec un sourire de culpabilité:
- Euh, je n’ai pas rencontré de femmes harmonieuses. Mais ce n’est pas parce qu’elles sont chaotiques que je ne les aimerais pas. De plus en plus souvent je vois qu’un matriarcat ferait le monde mieux que ce qu’il est actuellement.

- Il y a plus de chaos ou d’harmonie en vous? Essayez-vous de devenir une personne harmonieuse? Qu’est-ce qui peut vous donnez une sensation d’harmonie?
- Non, je ne cherche pas l’harmonie à elle seule. C’est l’équilibre entre le chaos et l’harmonie qui m’intéresse. Tout le temps, les mains accrochées à l’harmonie et les pieds embourbés dans le chaos, ou le contraire. – Un sourire tristounet est apparu sur le visage de BG quand il ajoutait mélancoliquement – On peut puiser de l’harmonie dans la musique, par exemple. Si l’on cherche, on trouve pas mal de choses harmonieuses dans le monde.

- Le terme “harmonie” est le plus souvent associé à l’Orient. Vous êtes un visiteur permanent au Népal, en Inde. Qu’est-ce que vous y cherchez, et trouvez-vous quelque chose d’important?
- Je cherche tout ce que je ne trouve pas à l’Occident. Tout ce qui est, je crois, impossible à trouver à l’Occident. Je m’intéresse à des systèmes philosophiques et religieux qui aident réellement l’homme à survivre, qui peuvent proposer des pratiques et des méthodes concrètes en vue de transformation de la personnalité et de l’environnement humain vers une forme acceptable. La philosophie occidentale, hélas, est du bavardage la plupart des fois, la chrétienté est bétonnée par une couche de dogmes à travers laquelle on n’accède plus à la vérité essentielle. Depuis ma jeunesse je lis des livres sages sur les doctrines orientales de salut et de délivrance. J’allais à l’Est pour vérifier si tout cela existe en réalité, et j’étais heureux de voir que toutes ces traditions millénaires vivent encore, qu’en Inde et au Népal on peut encore rencontrer des Maîtres qui veulent et peuvent aider ceux qui cherchent.

- Essayez-vous d’élever vos enfants dans l’esprit oriental?
- Je n’élève pas mes enfants et, que Dieu m’en garde, je ne leur inculque aucune religion. Chacun doit choisir lui-même sa façon de voir le monde, et les parents n’ont pas le droit d’imposer quoi que ce soit.

- Beaucoup de gens vont en Inde visiter Satja Saj Baba. Vous l’avez visité plus d’une fois aussi. Nos intellectuels regardent avec réprobation les saints de ce genre: une montre Rolex et des bagues ornées des pierres précieuses sont-ils une preuve nécessaire de sainteté? Vous êtes mathématicien de formation, croyez-vous aux miracles, pouvez-vous les expliquer?
- Je m’en fiche de l’opinion des autres à tel ou tel sujet. Et quant à moi, mon avis sur Saj Baba est très positif. Mais absolument pas à cause de sa capacité de sortir une pierre précieuse de nulle part pour l’offrir à un miséreux qui ne demande que ça. En tant que mathématicien, s’il vous semble encore que j’en suis un, je peux l’expliquer d’une façon simple et logique: il y a la loi de la conservation de l’énergie. En nous et autour de nous résident de grandes quantités de l’énergie puissante. Nous n’en utilisons qu’une partie minime, alors que les gens comme Saj Baba peuvent incomparablement plus. C’est bien pour cela que j’aime me retrouver dans l’espace de Saj Baba, ce qui me purifie de toute la poussière du quotidien. J’ai l’impression que nous avons un bon contact. Il est vrai que, quand je suis venu pour la première fois dans l’ashram Putaparti, mon ego a un peu souffert car Saj Baba ne s’est pas jeté sur moi comme sur un invité désiré. J’étais dans la foule et il a passé son chemin comme si de rien n’était. Comme tout personne normale, je voulais être singularisé parmi les autres. Mais, hélas, il se trouve que je suis comme tout le monde. D’abord ça m’a un peu affligé, mais après j’ai compris que c’était une leçon formidable pour mon orgueil. Et par la suite, j’ai dû rencontrer des miracles régulièrement ! – BG s’est tu, a allumé une cigarette qui n’était déjà pas la première depuis le début de notre conversation, et son visage a pris une expression mystérieuse et un peu maligne.

- Si ce n’est pas un grand secret, quels miracles?
- Je vous en prie. Par exemple, lors du mixage de l’album Lion de Neige à Londres, soudain je me suis senti dans une impasse et j’ai réalisé que je ne savais pas comment continuer le travail. J’ai tout laissé tomber et je suis parti chez Saj Baba tout en répétant dans mes pensées les questions qui se posaient / que je me posais. Mais encore une fois je n’étais pas un de ces chanceux que Saj Baba choisit pour recevoir en personne. Apparemment, même cette fois-ci mes problèmes n’étaient pas si graves, les autres en avaient des plus séreux. Mais déjà la première nuit j’ai vu un rêve où pendant des heures je parlais avec Keith Richards des Rolling Stones. Sans me souvenir des questions que je lui posais, je me suis réveillé déjà en connaissant toutes les réponses. Ce que je devais faire était désormais absolument clair pour moi.

- En voyageant dans l’Orient, j’ai rencontré beaucoup d’occidentaux qui ont désespérément perdu la tête après tout ce qu’ils y ont vu et vécu. J’ai senti moi-même parfois que ma raison était à quelques pas de voler en éclats. Vous n’avez pas senti ce danger de devenir fou avec toutes ces expériences spirituelles? Ou votre psychisme est-il absolument stable?
- Je n’avais pas de raison de perdre la tête. Je ne peux sûrement pas me vanter d’avoir un psychisme stable. Mais j’ai la chance d’être complètement inerte, c’est ce qui me protège. Je n’ai jamais rien vu ou vécu de ce qui pourrait entraîner un délire. Les miracles, qui rendent fous certains, me paraissent être des choses tout à fait normales, à moi personnellement.

- Si vous êtes dotés d’un psychisme si stable, vous devez souvent vous sentir heureux?
- Je me sens heureux quand j’arrive à me débarrasser du poids de mon Moi. L’ego peut disparaître lors d’une méditation ou d’un orgasme, d’une écriture de la poésie et de la musique ou quand je chante. Le bonheur descend quand le Moi disparaît. Bouddha le disait il y a 2500 ans.

- A part Bouddha, vous soumettriez-vous à quelqu’un de ceux qui vivent ici et maintenant? Existent-il des gens que vous obéissez?
- Si mon Lama me disait: “Mon cher, tu as pas mal Sali ici”, je répondrais “Oui” avec respect et me précipiterais à tout nettoyer.

- Et qui est votre Lama, si ce n’est pas indiscret?
- Mon Lama est un Tibétain qui vit à Katmandou actuellement, dans un grand monastère à côté du stupa de Bodhnath. Son nom – Choki Nyima Rinpoche. Ce Maître a une grande importance pour moi. Il m’a “repéré” lui-même parmi les autres élèves et m’a dit: “Je crois qu’il y a un fort lien spirituel entre nous”. J’étais très fier et content. C’est vrai que nous nous ressemblons en quelque sorte, bien qu’on ne le dirait pas du premier coup d’œil. Nous ne nous voyons pas très souvent, mais chaque rencontre signifie beaucoup pour moi.

Moi aussi, j’ai connu Choki Nyima. Mais j’étais venue chez lui accompagnée de l’oracle Lhamo qui est tombée en transe dès qu’elle l’a vu. Une divinité, qui chantait avec une voix soutenue et résonnante, est entrée en elle. C’est normal donc que personne ne faisait attention à moi. Mais au moment de notre départ, Choki Nyima m’a dit des choses très agréables. Mon ego a grandi alors jusqu’aux dimensions impossibles.

- Moi aussi, j’ai connu Choki Nyima. Mais j’étais venue chez lui accompagnée de l’oracle Lhamo qui est tombée en transe dès qu’elle l’a vu. Une divinité, qui chantait avec une voix soutenue et résonnante, est entrée en elle. C’est normal donc que personne ne faisait attention à moi. Mais au moment de notre départ, Choki Nyima m’a dit des choses très agréables. Mon ego a grandi alors jusqu’aux dimensions impossibles.
BG a attentivement regardé mes bras largement ouverts pour évaluer dans quelle mesure mon ego avait grandi, et m’a répondu avec une intonation rassurante:
- Ce n’est pas grave: il diminuera comme il a grandi. Il est comme ça, cet ego… Bon, et quant à une autre personne que je respecte beaucoup, vous venez de la mentionner – c’est Lhamo, l’oracle de Katmandou. Et puis j’ai aussi une bonne amie, une femme chamane de Sibérie. Elle est en visite en Lituanie en ce moment. Si elle lève son doigt et me dit “Hé, jeune homme, fais pas ça!”, j’obéirai sans broncher. Il y a des gens à qui je crois, et ils ne sont pas nombreux. Tous les autres peuvent me faire des reproches et des conseils autant qu’ils veulent, je leur rétorquerai la même chose à tous : “Ce que je fais, je le connais mieux que n’importe qui d’autre”.

- Vous fumez sans arrêt. Aucun de vos tuteurs ne vous a jamais dit que c’est une habitude nuisible? Les Lamas tibétains ne vous ont-ils jamais prévenu que la fumée du tabac bouche tous les fins canaux du corps, faisant qu’au moment de la mort la conscience risque de sortir par le mauvais endroit?
- Ils me l’ont dit, ils me l’ont expliqué, ils m’ont terrifié. J’ai tout entendu, tout. Oui, coupable que je suis! oui, fumer – c’est une habitude dégoûtante qui me tue carrément. Je m’approche de plus en plus du moment où j’arrêterai de fumer, mais j’ai bien peur de piaffer sans avancer. Les Lamas tibétains m’ont tout expliqué, ils m’ont prévenu, ils m’ont terrifié… Je fais même des exercices spécialement destinés à se débarrasser du tabac – pour éviter de tout boucher, comme vous dites.

- Dans un de vos morceaux célèbres vous parlez d’un yogi qui va au cimetière pour s’adonner à la pratique de Tchod qui coupe des attaches. Lesquelles de vos attaches, vous personnellement, vous souhaitez couper et déraciner?
- Je voudrais les couper absolument toutes jusqu’à la dernière. Et quant à la pratique de Tchod, même elle n’aide pas à couper la respiration, la circulation de sang et l’amour pour l’art. Toutes les autres attaches peuvent être coupées, bien sûr. Et si c’est possible, c’est qu’il faut le faire.

- Vous avez beaucoup de masques?
- Pas un seul. C’est de la perte du temps que de se créer un masque, pour le porter et l’arracher en fin de compte. On peut s’amuser à faire ça quand on n’a vraiment rien à faire. Pour moi, il y a des choses plus intéressantes.

- Qu’est-ce que les rêves signifient pour vous? Cherchez-vous à interpréter le sens de vos rêves? Faites-vous du yoga de rêves? Ou peut-être vous pouvez même les contrôler et les diriger?
- Les rêves signifient beaucoup pour moi. Je ne sais pas les contrôler, bien que j’aie tenté pas mal de fois. Et après chaque tentative je recevais des coups durs, je me retrouvais dans des états assez désagréables. Et ça me décourage de continuer des expériences dans cette direction. Il y a deux choses auxquelles je ne touche pas : le yoga de rêves et les cartes Tarot.
Mais, en général, les rêves peuvent – et doivent – devenir l’instrument d’une importance vitale pour chaque personne. Parce que dans les rêves nous – ou quelqu’un d’autre – nous envoyons des signaux à propos de ce qui ne va pas bien dans notre vie. Et il faut utiliser ces signaux. Et je les utilise : si un rêve commence à se reproduire trop souvent, je commence à examiner attentivement mon quotidien et chercher ce qui cloche. Il y a beaucoup de choses imperceptibles pour une conscience normale éveillée, alors que les rêves possèdent la faculté de refléter ces détails invisibles de la réalité. Je ne vois pas de rêves prémonitoires d’aucune sorte, mais j’en ai eu des étranges et des lumineux – ce sont ceux qui ont influencé d’étranges décisions et actes.

- Êtes-vous intéressé par la psychanalyse?
- Psychanalyse, sociologie… Bon, simplement ça me fait plaisir de voir qu’il y a des gens qui arrivent à gagner leur vie de cette manière. Je leur souhaite bonne chance.

- Êtes-vous optimiste o pessimiste? Les gens du talent souffrent souvent de la dépression – connaissez-vous des états de ce genre, et comment y échappez-vous?
- Je considère que ces deux notions – optimisme et pessimisme – sont des notions artificielles, tirés de nulle part. Dans le monde où j’habite, dans ma réalité, il n’y a pas de place pour l’optimisme, ni pour le pessimisme. Et quant aux dépressions… Elles arrivent plus souvent qu’il ne le faudrait.

Ici intervient le propagandiste d’Aquarium en Lituanie, Marc Chliamovitch, pour expliquer la légèreté des états difficiles de BG, mais ce dernier se jette comme un lion à la défense de sa souffrance:

- Mes dépressions sont les plus grandes, les plus puissantes, les plus pures et de la meilleure qualité! Un état dépressif m’envahit à la suite de presque chaque concert, même un très réussi… Je me sauve de façon très simple: parfois un quart d’heure de méditation ou de yoga peuvent aider, parfois – le vin, parfois encore quelque chose d’autre…

- Comment vous passer votre temps libre, si jamais ça arrive, avec votre programme professionnel tendu? Et quelles fêtes fêtez-vous?
- J’aime bien feindre, ça favorise l’apparition de tellement de nouvelles idées! Les fêtes, je les fête comme tout le monde. Et le dernier Nouvel An, je l’ai fêté trois fois! Mes vieux amis de Eurythmics – Dave Stuart et Annie Lennox – m’avaient invité fêter ce Nouvel An en Jamaïque. Alors, la nuit du Nouvel An, d’abord Annie Lennox et moi avons enregistré une vieille chanson jamaïcaine dans le studio. Après je me suis baigné dans une cascade au milieu de la forêt, et ma femme m’attendait sur le rivage avec une bougie pour que je ne me perde pas dans l’obscurité nocturne. En fin de compte, Dave a loué une grande plage et nous avons organisé un excellent concert. Et – quand je ne le rate pas – j’essaie toujours de fêter le Nouvel An tibétain, calculé d’après le calendrier lunaire. Les phases de la lune agissent toujours très fortement sur moi, et j’essaie toujours d’y faire attention. Par exemple, les cinq jours avant et quelques jours après la pleine lune sont les plus bénéfiques pour la créativité.

- Vous venez de manger dans un restaurant végétarien. Mais j’avais entendu que vous êtes un terrible mangeur de viande. Avez-vous remarqué que les bouddhistes sont souvent critiqués pour la consommation de leurs frères et sœurs bovins et porcins?
- Le bouddhisme n’interdit pas de manger de la viande, il n’interdit que de tuer des êtres vivants pour le dîner ou le déjeuner. Beaucoup disent que cette réponse n’est qu’un prétexte, mais que faire avec les gens qui ne comprennent pas l’essentiel?

- Votre pantalon est couvert des inscriptions “Fuck”, “Fuck”, “Fuck”… Je crois que tous les journaux russes en ont déjà parlé. Qu’est-ce que ça signifie – exclamation d’une Tantra occidentale, votre injure préférée ou…
- Pour moi ce mot ne signifie rien du tout. C’est le pantalon qui m’a plu, alors je l’ai acheté, mais comme tout le monde insiste de demander, d’écrire et de parler de cette inscription dessus, je crois que je ne l’enlèverai pas encore longtemps.

- Avez-vous un esthéticien personnel, comme il se doit pour chaque star?
- Un esthéticien personnel se serait pendu au bout d’une heure de communication avec moi. Personne ne peut m’obliger à porter ce qui ne me plaît pas. Mes vêtements peuvent paraître d’un mauvais goût à quelqu’un, mais l’essentiel est que je me sens parfaitement bien avec.

- Vos vêtements peuvent en dire beaucoup sur vos voyages : un pantalon de l’Amérique, le t-shirt a l’air de provenir de Jamaïque, les bijoux du Népal et de l’Inde… Dans quel pays vous sentez-vous le mieux? Peut-être, chez vous en Russie, où vous êtes déjà devenu un guru à votre façon?
- Je me sens bien presque partout. Même en Russie, surtout tant qu’on y a besoin de moi. Je sais que Aquarium est attendu dans de nombreux endroits, les gens s’intéressent à nous, nous écoutent, même apprennent de nous. Je ne me considère pas comme un guru parce que ce rôle exige un grand sens de responsabilité, et je ne l’ai pas. La création est ma médiation principale, je pense. Ou c’est, au contraire, moi qui suis le médiateur, le transmetteur de certaines idées. J’accumule presque tous les avantages et ne reçois aucun inconvénient en restant ce que je suis sans devenir guru. C’est une attitude très confortable.

- Vous êtes toujours suivi par une foule de fans, mais avez-vous de vrais amis?
- Je n’ai pas du tout d’amis, mais en revanche j’ai plein de connaissances! – a riposté BG, mais voyant mon visage se rallonger d’une misanthropie, il a vite ajouté en rigolant: - Bien sûr, j’ai des proches.

- Aimez-vous la solitude?
- Je sens un déficit de solitude en permanence. Je voudrais être seul beaucoup plus et plus souvent que les circonstances me le permettent. Je rêve d’une grotte confortable quelque part dans Himalaya où je pourrais me délecter de ma solitude. Mais de mon expérience je sais que, une fois m’étant retrouvé dans cette grotte et resté deux heures en position de lotus, je commencerais à penser à une chanson que je voudrais enregistrer, mes mains auraient des démangeaisons d’envie de jouer quelque chose. Et voilà – finie la solitude dont j’aurais tant rêvé.

- Quelle est votre vision de la famille? Est-elle une cellule indispensable de la société, ou un résidu du passé inutile à l’homme moderne?

BG reste quelques minutes en silence, et les gens de son entourage montrent avec des signes inquiets que mon temps s’est écoulé.

- Vous ne voulez peut-être pas répondre à cette question?
- Je veux.

BG a sorti les dernières gouttes de la théière en allumant encore une cigarette, et a dit très doucement:

- Je ne vois pas la famille comme un mécanisme de reproduction du genre humain, mais comme une coexistence avec un être proche, avec lequel on peut explorer le monde comme on ne peut pas l’explorer étant seul. En famille tu n’es plus seul, mais à deux, et il faut accepter cette coexistence comme un don. L’autre doit être ton complice absolu et ton frère d’armes dans tous les domaines. C’est un être avec lequel tu peux mourir et puis continuer ton existence même après la mort.

- Avez-vous peur de la mort? Vous y préparez-vous peut-être selon des théories tibétaines spéciales?
- Je crois qu’il est gênant d’avoir peur de la mort, c’est même impoli. Pourquoi en avoir peur? Ma préparation à la mort est bien précise: tant que je suis vivant, j’essaie de faire le maximum de ce que je peux. Pourquoi suis-je venu ici avec les mains, les pieds et la tête en bonne santé? Pas pour gaspiller le temps pour rien! Alors, je bosse. Bien sûr, j’ai entendu beaucoup de théories tibétaines sages concernant la façon correcte de mourir, de se comporter entre la mort et la réincarnation suivant – pendant la période qui s’appelle Bardo, tout comme un de nos albums. Je ne suis pas sûr qu’à force de méditer j’atteindrai ce niveau où on sait partir légèrement et avec élégance en prononçant en guise d’adieux le sacré mot “Pkhat”.
BG a soufflé cette syllabe comme le dernier soupir.
- Mais qui sait, j’aurai peut-être de la chance.

- Pour finir, parlons de l’amour, à propos de laquelle, en tous les siècles et dans tous les recoins de la terre, on écrivait, faisait des spectacles, chantait…
- Sans répéter tout ce qui a déjà été dit au sujet de l’amour, j’ajouterai mon avis personnel.

BG fait encore une pause significative qui, enfin, aboutit à un chuchotement, comme s’il révélait le plus grand secret:

- Quand tu aimes une personne, tu as envie de lui donner tout ce que tu as de meilleur. Mais ce processus doit être réciproque, seulement ainsi ça s’appelle amour. Il n’est même pas très important combien cet amour dure : toute la vie, une année, quelques heures ou même minutes. Ce sentiment peut te surprendre partout – au Japon, en Jamaïque ou à St-Peterbourg ou… Tu reconnaîtras l’amour toujours. Et si l’être que tu aimes et l’être qui t’aime est toujours à côté, c’est merveilleux. C’est ce que je souhaite à tous.

Après avoir dit ceci, BG s’est levé et est lentement parti.


Interview: Jurga Ivanaouskaïté
Traduction du texte: Mikael Kazanski

 

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